samedi 11 septembre 2021

La fin d'un monde

 


La prochaine fois que j'entrerai à Saint-Sulpice ou bien ailleurs, j'irai bruler un cierge ou deux au premier Saint venu. Et je ne mettrai pas un rond dans le tronc : je viens de lire le livre de Patrick Buisson, "La fin d'un monde".

Si "la fin d'un monde" commence par la mise à mort du vieux monde paysan, décidée sous de Gaulle puis poursuivie avec ferveur par le très moderne Pompidou, avec ses cohortes de remembrements, de destructions de haies, d'endettements de petits paysans (chose nouvelle dans une ruralité jadis soucieuse de ne jamais rien devoir à personne), le livre de Patrick Buisson s'attarde surtout à ce qu'il considère comme le fait majeur qui se produisit à l'aube des trente glorieuses : l'accélération de la déchristianisation du pays, aidée en cela par le concile de Vatican II. Il y consacre les deux tiers de son livre. 

De Vatican II j'en étais resté à ce qui aurait pu paraître qu'une "réformette" : la célébration de la messe face aux fidèles, l'abandon du latin (qui offrit à G. Brassens l'occasion de l'une de ses plus célèbres chansons : "Tempête dans un bénitier"), la communion dans la main, plus deux ou trois broutilles de ce genre. Ignorant que j'étais... Vatican II allait bien au-delà de ces points de détail.

Soucieuse de ne pas apparaître ringarde, d'entrer de plain-pied dans la modernité, l'Église et son clergé réformateur, ses prêtres progressistes, se débarrassa en 1963 de tout ce qui l'ennuyait, qui faisait pourtant ses charmes et ses attraits depuis près de deux mille ans. Elle qui s'était opportunément greffée sur les rites païens en vigueur en terre des Gaules, décida qu'il était temps d'en finir avec l'archaïsme des grands pardons, la bénédiction des moissons, les hosannas pour les coucourdes, la vénération des Saints locaux, les kermesses, etc, etc. Il fallait repousser l'idolâtrie, le paganisme mâtiné de christianisme, revenir à une spiritualité pure, retrouver le chemin des châteaux Cathares. Tout un petit peuple, mais pas moins catholique, s'en trouva fort déboussolé sinon désemparé : si l'Église ne croyait plus à son message bimillénaire, pourquoi devrions-nous la suivre encore ? De plus en plus les églises sonnèrent le vide.

Patrick Buisson rapporte cette anecdote croustillante qui m'a inspiré l'introduction de ce billet. Un curé parisien, gagné par la fièvre réformatrice, décida de se débarrasser de toutes les statues des Saints qui ornaient son église. Il alla les revendre au marché aux puces. Son délire d'épuration n'alla pas jusqu'à bazarder la Vierge  Marie. Mais, lassé de voir des traces de rouge à lèvres sur les pieds de cette dernière, traces laissées par des dévotes reconnaissantes d'une maternité ou en espérant une, il décida de surélever la statue d'un mètre cinquante. Aux pieds de Marie ce fut alors une profusion de cierges. À l'occasion d'un diner avec l'un de ses coreligionnaires, il lui fit part de son intention de supprimer les cierges et s'entendit répondre par son vis-à-vis, tapant son assiette du dos de la fourchette, "n'oublie pas que tu manges du cierge". Le bon curé, et on le comprend, abandonna son idée. D'ailleurs, et Patrick Buisson n'en parle pas dans son livre, personne ne songea à l'époque à fermer Lourdes, qui débite du cierge et de l'eau bénite en quantité astronomique...

La réforme ne s'arrêtait pas là.

L'église se devait aussi d'apparaître moins culpabilisante, moins contraignante, plus inclusive, dirait-on aujourd'hui. Le diable et le purgatoire furent considérées comme vieilleries désuètes, l'obligation de faire "maigre" le vendredi devint facultative, le passage au confessionnal accessoire pour peu que l'on était "au clair avec sa conscience", le baptême demandait des parents une réflexion d'au moins un mois, au risque d'une mort prématurée sans viatique pour le paradis. Ce qui fit dire à une paroissienne interrogée sur ces évolutions ce mot savoureux :

"Autrefois, dans les missions, on nous commentait les tableaux. On nous montrait le chemin du ciel : oh, mon Dieu, qu'il était étroit et il fallait monter très haut, très haut ! Ce chemin était difficile !... Maintenant, on l'a sans doute goudronné."

Pour finir cet autre aspect de l'Église nouvelle au début des années soixante : de tout temps elle s'était trouvée aux côtés du pouvoir (le sabre et le goupillon), de tout temps elle avait cherché qui serait le nouveau César. Or il se trouva qu'en ces années-là, peu de temps après la guerre, le nouveau César se trouvait au Kremlin, que les idées socialisantes, communistes, avaient le vent en poupe y compris dans la douce France. Et c'est ainsi que nous vîmes pour la première fois des prêtres porter la bonne parole à l'usine, devenir "prêtes-ouvriers", Rome s'abstenir de condamner les brutalités du régime soviétique. Le communisme, contre toute évidence, était un humanisme comme un autre, digne d'intérêt pour une Église qui avait définitivement perdu tous ses repères. Une autre forme de trahison des élites, cléricales celles-là.


Nos églises sont vides. Et pourtant il aurait suffi que l'Église resta ce qu'elle avait toujours été.

La chrétienté populaire et festive est morte, dynamitée de l'intérieur par des artificiers qui ne la connaissait que trop bien. 

Qu'ils restent entre eux.


Merci à Patrick Buisson pour ce moment d'intelligence.



8 commentaires:

  1. Je suis persuadé, et d'autres avant moi, que si l'Occident, "judéo-chrétien" par définition, est aussi impuissant face à une religion conquérante dont le seul objectif est une domination sans partage, c'est en grande partie à cause de "l'ouverture" de Vatican II à un "dialogue inter-religieux" qui ne fut, et qui ne reste, qu'un monologue empreint de naïveté (pour ne pas dire plus et moins aimable).

    Je vous conseillerais bien le long roman "Le dernier Pape", de Paternot et Veraldi que je voulais présenter sur mon blog, mais à quoi j'ai renoncé devant l'ampleur de la tâche et l'immense richesse documentaire politique et historique du livre (je l'avais simplement évoqué dans Un Pape de roman

    RépondreSupprimer
  2. Je suis allé voir sur Amazon, on le trouve d'occasion pour pas trop cher et la critique est plutôt bonne. Pourquoi pas...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ca y'est ? la commande est partie ?

      (mais ça ne me regarde pas)

      Supprimer
    2. Non pas encore. Je garde ça dans un coin de ma mémoire, j'ai d'autres lectures en vue.

      Supprimer
  3. Je n'ai pas lu son livre mais j'ai écouté sa longue interview sur la chaîne TVlibertés où sa critique de Vatican II et de ses conséquences occupe une large part également. L'Eglise catholique est en plus maintenant complètement dévoyée par un pape pro-migrants et acharné à effacer les derniers vestiges du passé avec ses restrictions aberrantes concernant la messe en latin. Décadence à tous les étages.
    Orage

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce sont nos traditions qui ont été attaquées de toutes parts, mais j'ignorais que l'Eglise avait été aux avant-postes...
      Ça donne envie de vomir...

      Supprimer
  4. J'ai retrouvé pour vous un texte amusant (!):

    http://corto74.blogspot.com/2020/06/les-vieilles-tu-leur-parles-de-la-mort.html#comment-form

    Orage

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il est très drôle ce texte ! On dirait du Father McKenzie...

      Supprimer

Lâchez-vous ! Mais en gens bien élevés tout de même...